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Une génération de Peter Pan ? - Interview de Rémy Oudghiri, auteur de « Ces adultes qui ne grandiront jamais »

3 mai 2017

Et si nous avions affaire, avec la présence croissante au sein de notre société de ces Peter Pan — ces adultes qui refusent de grandir — à une des tendances sociologiques parmi les plus significatives de notre époque… C’est l’angle de lecture que nous propose Rémy Oudghiri, auteur de «Ces adultes qui ne grandiront jamais», publié aux éditions Arkhê.

Quelle est donc l’histoire de ce phénomène ? Que révèle-t-il de l’évolution profonde de notre société ? Et quelles leçons peuvent en tirer les marques ? Ce sont quelques unes des questions que nous avons posées à l’auteur de cet ouvrage, dont nous recommandons vivement la lecture aux amateurs de sociologie contemporaine que sont les marketeurs !

MRNews : Avec cet ouvrage, vous vous attaquez à un vrai phénomène de société, celui de ces grands enfants éternels, de ces adultes qui ne grandiront jamais pour reprendre le titre de votre livre. Qu’est-ce qui vous a incité à vous pencher sur celui-ci ?

Rémy Oudghiri : C’est une tendance que je rencontre souvent dans les études que je mène. Si ce phénomène n’est en soi pas nouveau, je constate qu’il a pris de l’ampleur ces dernières années. Les exemples abondent. Il suffit de prendre le métro : le nombre d’adultes qui jouent sur leur smartphone est impressionnant. Et ils ne jouent pas seulement à Candy Crush ! L’été dernier, les adultes étaient nombreux à chasser les Pokémons dans les jardins des grandes villes. Dans l’univers du travail, les entreprises ressemblent de plus en plus à des terrains de jeu : les baby-foot y sont légions ! Même les magasins sont pensés aujourd’hui comme des lieux de divertissement. Ces évolutions soulignent que nous sommes en train de vivre une mutation de l’âge adulte. Désormais, les frontières sont poreuses entre les âges de la vie. L’univers des adultes ne s’oppose plus aussi rigoureusement à celui de la jeunesse. Non seulement notre société accepte que les adultes continuent à avoir des comportements adolescents, mais elle les encourage. Au travail, on fait la promotion de la créativité, valeur de la jeunesse. Les entreprises, via la publicité, ne cessent de s’adresser à l’enfant ou à l’adolescent qui est en chacun de nous.

Comment se manifeste le plus communément ce syndrome - celui de Peter Pan - ? Et frappe-t-il beaucoup d’adultes ?

La principale caractéristique du « syndrome de Peter Pan » est la peur de l’avenir. Les adultes « Peter Pan » ont du mal à prendre leur vie en main. Ils redoutent de s’engager sur le chemin de l’avenir. Soit ils prolongent le plus longtemps possible leur jeunesse (ce sont les « Tanguy » dont le nombre a augmenté depuis 2009), soit ils continuent de se comporter en adolescents tout en assumant des rôles d’adulte. C’est en particulier le cas de ceux que j’appelle les « éternels célibataires » : même en couple, même parents, ils continuent de vivre en célibataires ! Ce qui finit par poser des problèmes !...

Dans le détail, il existe une véritable typologie des grands enfants. Dans mon livre, je distingue quatorze types : du « distrait » au « réticent », de « l’immature » au « joueur » en passant par « l’idiot », « l’insaisissable », « l’indécis », « le nostalgique ». Et j’en passe !

Ce phénomène a-t-il existé de tout temps ? Ou bien s’est-il développé plus particulièrement depuis un certain nombre d’années, et si oui depuis quand ?

Il y a toujours eu des grands enfants : la littérature en témoigne. Mais ils viennent à apparaître en nombre à partir des années 1960. Pourquoi les années 1960 ? Car c’est dans ces années-là que la jeunesse commence à remettre en cause le modèle autoritaire et viril qui attribuait à l’homme le rôle de « chef du foyer ». Contre cette tradition, apparaissent dans les années 1960 des hommes qui refusent d’être autoritaires, qui revendiquent leur pacifisme, et qui souhaitent préserver leur âme d’enfant. Le rock est l’incarnation de l’émergence de ces nouvelles valeurs.

Dans votre livre, vous distinguez trois grandes périodes…

En effet. Au cours des années 1960-70, c’est l’âge du « décalage » : de plus en plus d’individus se sentent en décalage avec la société. Le rythme des changements s’accélère. Ils ne savent pas quelle direction prendre. Les films de Woody Allen mettent en scène ce type de personnages qui n’arrivent pas à s’engager dans la vraie vie et demeurent adolescents très tard. Ce décalage est propice à la comédie et au rire.

A partir des années 1980, c’est l’âge du « refus ». Temps de crise, culte de la performance, progrès de la mondialisation. Le contexte devient plus tendu. On ne veut plus entrer dans le monde. C’est l’émergence des « adulescents » (un mot des années 1990), ces adultes qui ne veulent pas exercer les rôles d’adultes. Leur symbole, en 2001, sera le film Tanguy.

À partir des années 2000, c’est l’âge de la « fuite ». Le virtuel règne en maître et fascine ceux qui ont peur d’entrer dans le monde : internet ou les jeux vidéo deviennent des espaces privilégiés pour ceux qui ne veulent pas s’engager. Ils fuient dans la réalité augmentée. La vogue du vintage est une autre façon de se réfugier dans le passé afin d’échapper à l’avenir. La transformation digitale de nos sociétés est une source d’angoisse et beaucoup sont ceux qui ont la nostalgie d’un monde plus stable et plus sûr. Leur grand fantasme : ne plus grandir, ne plus vieillir, arrêter le temps…

Au fond, qu’est-ce qui encourage ce phénomène ? Qu’est-ce qu’il révèle de notre société et de ses mutations ?

Plusieurs interprétations sont possibles. La première est démographique : l’émergence des grands enfants traduit le fait que nous vivons une crise de l’âge adulte. Nous ne voulons plus être adultes comme furent adultes les générations précédentes. Nous voulons pouvoir nous engager dans la vie, assumer des responsabilités tout en restant « cools ». Le philosophe Pierre-Henri Tavoillot appelle cela la « maturescence ». La maturité traditionnelle était un accomplissement, une sorte de point d’arrivée. La « maturescence » est un processus jamais véritablement terminé. Dans la société d’aujourd’hui, nous ne devenons jamais définitivement des adultes.

La deuxième interprétation  est économique : la société de consommation nous incite à nous comporter comme des enfants ou des adolescents. Car les enfants consomment plus que les adultes. Ils sont beaucoup plus attirés par les nouveautés. Ainsi, pour garantir leur croissance, les entreprises ont-elles intérêt à maintenir en nous l’esprit d’enfance qui nous incite à acheter toujours plus. Pour ces raisons, la société de consommation aurait donc tendance à nous infantiliser comme le pense par exemple le politologue Benjamin Barber.

La troisième interprétation est philosophique. Dans une société de plus en plus sécularisée comme la société française, une partie croissante d’individus manquent de repères clairs pour orienter leur vie. L’émergence des grands enfants traduit la difficulté à prendre des responsabilités dans une société qui n’est plus organisée selon les rituels et les devoirs de la religion. Dans un monde que Dieu a déserté, la prise de décision est plus compliquée. On a du mal à grandir et donc à sortir de l’incertitude, de choisir. Les grands enfants sont une des expressions de ce vide spirituel.

Si on se place du côté du marketing et des marques, quelles vous semblent être celles qui tiennent particulièrement bien compte de ce phénomène ?

Deux secteurs sont en prise directe avec ce phénomène. Le premier est l’univers des grands acteurs de la technologie. L’esprit « Google », c’est typiquement l’esprit d’adultes qui ne se prennent pas au sérieux. La plupart des grandes marques technologiques cultivent cet état d’esprit adulescent. L’innovation est au cœur de leur démarche, c’est la raison pour laquelle elles ne cessent de faire la promotion de la jeunesse. Leur idéal est celui d’un adulte qui ne cesse de se réinventer.

L’autre secteur particulièrement concerné est celui des cosmétiques. En effet, pour répondre à ces adultes qui ne veulent pas grandir, il faut aussi développer des armes anti-vieillissement. Rester jeune devient une obsession. Dior a beaucoup exploité ce thème d’une « maturescence », c’est-à-dire d’une maturité qui refuse de faire le deuil de sa jeunesse.

Quelles sont éventuellement les « leçons » que les marques auraient intérêt à mieux intégrer au regard de ce phénomène et de cette population ?

Il faut intégrer cette idée de décloisonnement entre les âges de la vie. Elle est capitale. Ne plus opposer aussi rigidement la jeunesse et la maturité, mais tenir compte du fait que les hiérarchies traditionnelles ne sont plus perçues comme telles. Par exemple, entre le registre du sérieux et celui du non-sérieux. C’est une évolution importante pour les medias traditionnels qui doivent combiner les codes de la rigueur informationnelle et les registres ludiques. Et, plus largement, dans la façon de s’adresser à ces nouveaux adultes, il faut trouver un ton nouveau, plus ouvert, moins cloisonné. L’hybridation est une des grandes tendances de notre époque et s’appuie largement sur l’émergence de ces nouveaux adultes.

Et enfin vous-même, vous définiriez-vous comme faisant partie de ces Peter Pan ?

Nous sommes tous un peu des Peter Pan. C’est le dosage entre notre part d’enfance et notre part d’adulte qui nous distingue les uns des autres. Certains refusent de laisser s’exprimer l’enfant en eux, au prix parfois d’une certaine raideur. D’autres le font entièrement, ce qui les empêche parfois d’assumer des responsabilités sociales.

En la matière, l’idéal qui est le mien a été exprimé par le philosophe Roger-Pol Droit dans son dernier livre (Esprit d’enfance, Odile Jacob, 2017) : avoir une « jambe dans l’enfance et une autre dans la maturité ». C’est la meilleure façon, je crois, de faire face au monde hybride qui émerge sous nos yeux.


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